Qu'attend-Il pour venir me chercher?

Les photos jaunies de ses aïeux la regardaient tendrement, dans leur sourire immobile ils semblaient lui communiquer leur compassion. Colombe s'était faite belle, s'était préparée comme à l'accoutumée, dans l'attente de les revoir peut-être, aujourd'hui. Elle en rêvait la nuit comme le jour, et se demandait parfois s'ils avaient hâte de la revoir, elle. Parfois elle sentait leur présence, à table, pendant la sieste, l'observant en train de jouer à la crapette, voire parfois dans son sommeil. Ils envahissaient alors ses nuits blanches de leurs mots exquis, de ces expressions que ses contemporains n'utilisaient plus, la ramenant à son ordre, à sa Belle Époque à elle, où la dignité n'avait d'égale que la distinction.


Elle feignait parfois d'apprécier les nouveaux feuilletons de séries télévisées, qui représentaient l'un de ses seuls divertissements, depuis qu'elle ne pouvait plus sortir. Au moins avant elle pouvait aller converser avec le boulanger, l'épicier du coin, s'entretenir avec quelques voisines qu'elle connaissait depuis belle lurette. Maintenant, elle était prise au piège de son physique déclinant. Elle ne voulait pas se plaindre: elle avait eu le privilège de pouvoir marcher un peu plus de cent ans, de déambuler sans gêne et sans aide spéciale pendant toutes ces dernières années, une aubaine à son âge. Mais Il l'avait abandonnée en chemin, et elle en était maintenant réduite à attendre que ses amies daignent monter à son étage, une fois dans la semaine si elle était chanceuse, car elles commençaient elles aussi à montrer des signes de fatigue, bien qu'une génération les séparait.



Il l'avait oubliée, se disait-elle en levant les yeux vers les fenêtres de son salon, où ruisselait la pluie d'automne, après avoir terminé avec succès d'énièmes mots croisés. Il ne pouvait pas être aussi cruel, au point de lui laisser toute sa tête et de l'abandonner toute entière à son pays d'adoption, sans aucune autre âme de sa génération qui puisse la comprendre. Celles qui furent ses bonnes venaient la soulager de temps à autres, en partageant simplement du temps ensemble, pour rompre la monotonie de la solitude. Ses nièces françaises venaient aussi lui rendre visite, lui donnant des nouvelles de son Nord natal, de son coin de terre où les terrils formaient autant de vestiges de son passé lointain. Un demi-siècle les éloignait de tout entendement profond, mais elles avaient tout de même connu son mari, sa belle-famille espagnole, quelques bribes de son histoire...



Son Histoire, avec un grand H. La première guerre, la fuite, Paris, la rencontre avec son futur époux, la seconde guerre, et avant ça, la guerre civile, la révolution dans les rues de Barcelone, ses livres brûlés par les communistes, le repli de la famille aristocrate à Bilbao, les années difficiles, et enfin l'après-guerre, le retour en Catalogne. Et puis l'éternité, ce temps figé ou presque, qui s'était installé dans son quotidien, s'était mis à ses aises, à son insu, tel un invité impoli qui resterait trop longtemps à la fin de la soirée. Elle ne lui en voulait pas, au temps, celui qui passe ou ne passe pas, après tout il suivait son cours, comme une rivière suit le sien, placide. C'était elle, l'anachronisme, l'intruse, l'improbable présence en ce nouveau siècle, ce nouveau millénaire qu'elle n'aurait jamais cru atteindre, et dont elle ne voulait pas. Elle ne Lui avait rien demandé, elle L'avait même plutôt prié maintes fois, de la laisser rejoindre son époux et les siens.

Oeuvre contemporaine exposée à la Collection d'Art de la Banque de la République,
Bogota, Colombie
Il faisait la sourde oreille. Il ne l'entendait pas. Le faisait-Il exprès? Lui arrivait-Il d'être distrait? Voyons, on ne peut être distrait pendant plus de trente ans... Mais quelle notion pouvait bien avoir le temps là-haut, et les humains, quelle importance avaient-ils dans Son dessein, Ses interventions divines? Elle ne pouvait le savoir, mais plus le temps s'écoulait, plus fleurissaient de nouvelles interrogations dans son esprit. Il ne pouvait tout de même pas lui en vouloir, à elle, au point de lui faire subir cet interminable purgatoire? Quelle erreur avait-elle commise? En quoi devait-elle se sentir fautive?



Elle n'avait certes pas vécu comme une sainte, mais elle avait toujours respecté les lois de l'Église, elle avait toujours suivi ses préceptes à la lettre, elle n'avait quasiment jamais manqué la messe du dimanche, elle s'était confessée à la moindre faute, elle Lui avait adressé toutes ses pensées, Lui avait demandé pardon chaque fois qu'elle s'était sentie coupable, ne Lui avait jamais rien caché, en somme. Il était insondable.



Elle avait souvent cherché des réponses, auprès de Ses représentants sur Terre, avait échangé de longues discussions avec le prêtre, un ami de vieille date, mais Ses agissements restaient un secret pour tous, elle ne parvenait à obtenir aucune explication, si petite soit elle. Elle ne pouvait Lui en vouloir, mais son incompréhension la plongeaient encore davantage dans cet état de torpeur et d'impuissance, engloutie sous le poids des interrogations restées sans réponse. Et la plus importante entre toutes, celle qui tournait dans son esprit à chaque moment de vulnérabilité, de fatigue: "Qu'attend-Il pour venir me chercher?"



Elle tourna le volume du poste de télévision, pour faire jouer une autre fois dans son salon le "Clasico". Ils n'étaient pas mauvais cette année, les Blaugranas. Ils jouaient à domicile, pourvu qu'ils gagnent, ce serait au moins ça de bon à lire dans les journaux du lendemain. René regardait avec elle, sans comprendre qui étaient ces joueurs aux coupes de cheveux extravagantes, arborant des symboles sur leurs maillots qui lui rappelaient les années les plus sombres de son siècle. Parfois il se fâchait, quand le commentateur échappait un mot de catalan; maudits indépendantistes! René se trouvait jeune et beau, sur ces photos qui trônaient sur la commode. Elle avait encore du goût, décidément, pour ranger la vaisselle si scrupuleusement, malgré son âge avancé. Il sentait qu'il ne lui avait pas assez dit, combien il l'aimait, et maintenant qu'il voulait lui transmettre ses bons sentiments, elle était inaccessible.



Colombe se faisait belle pour lui, encore chaque matin, René savait qu'elle le faisait un peu pour lui, quelque part, sans en être complètement certain, son épouse ayant toujours été de la plus grande élégance qui soit. Elle ne lui en voulait pas non plus à lui, d'être parti si tôt. Après tout, c'était elle qui était restée tard, faisant des heures supplémentaires, à la tonne. Elle se demandait si celles-ci auraient une quelconque valeur de l'autre côté, si sa patience allait être récompensée ou du moins si elle allait recevoir Ses faveurs, dans l'au-delà, au Ciel ou ailleurs.



Mais René, est-ce qu'il L'avait croisé? Que Lui avait-il dit? L'avait-il énervé et était-elle punie à cause de lui? Son époux avait tendance à s'emporter, elle se rappelait de ces jours où il se levait du mauvais pied, il pouvait être d'une humeur exécrable. Pourvu qu'il ne se soit rien passé de grave. Je Vous en prie, mon Dieu, pardonnez-lui ses offenses, s'il a mal agi, sachez qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, il ne voulait pas. Si c'est à cause de René, accordez-lui Votre pardon, dans Votre grande bonté, faites que je puisse le rejoindre, je saurai le calmer, je pourrai maîtriser ses sautes d'humeur, je l'ai fait tant de fois de mon vivant!



Colombe se réveille au son de la dernière propagande télévisuelle de ce grand magasin au nom anglais, regarde l'heure, soupire... Le match est certainement terminé à cette heure-ci. Elle ne se souvient pas s'ils menaient le bon bout, ni quel était le score quand elle s'était assoupie. Cela lui était égal, à cette heure avancée. Il était temps qu'elle aille se coucher, non sans les avoir salués auparavant.



Ils lui souriaient tristement, sur cette photo située sous l'abat-jour, dans la pièce adjacente à sa chambre, ils semblaient désolés pour elle, tout d'un coup. Pourtant ils savaient déjà que ce n'était pas une vie, que d'être vivante à cet âge, ils l'avaient bien vu, même si elle ne se plaignait jamais à haute voix. Ils voyaient bien cette petite gêne, parfois, sur les commissures de ses lèvres, lorsqu'un mouvement la faisait souffrir ou qu'elle ressentait de la peine à mettre un pied devant l'autre. Il fallait qu'elle se montre forte, c'était évident, ils auraient fait la même chose à sa place, ou du moins se seraient efforcés afin que leur détresse ne paraisse pas, ce qu'elle réussissait très bien si c'était le cas. Cette dignité était la leur, ils lui étaient reconnaissants. Ils ne pouvaient savoir combien cela lui était difficile, mais ils pouvaient deviner qu'elle se sentait seule dans cette entreprise, bien qu'ils l'accompagnaient à leur manière.



Elle défit le drap de dessus, comme pour s'introduire dans son lit, puis se retourna pour saisir le crucifix, qu'elle scruta longuement, ses lèvres tremblantes, Lui adressant ses dernières prières du jour, dans une abnégation totale. Elle fit le signe de croix, les yeux fermés, plissés avec insistance, dans l'espoir que sa dernière sollicitude Lui parvienne, que toutes ses pensées Lui soient révélées. Elle n'avait pas de secret pour Lui, Il pouvait tout lui demander, elle accèderait sans ménagement, elle ferait tout pour Lui, Il le savait, Il fallait qu'Il le sache, Il devait savoir, Il était partout, Il ne pouvait pas l'ignorer, elle Lui était toute dévouée, elle L'aimait, elle L'adorait, elle Lui vouait tous ses songes, elle ne pensait qu'à Lui, Il était tout pour elle, Il était son seul espoir!



Elle entra ses jambes, lentement, puis son corps tout entier, sous le drap et les couvertures, arborant son air impassible, immuable de toujours. Pourtant, en fermant les yeux, Colombe se posa une dernière fois pour aujourd'hui cette question qui la tergiversait en permanence: "Qu'attend-Il pour venir me chercher?"




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