Sur les traces de Gabo

Il y a tout juste un an, je débarquais en Colombie, à Bogota, pour réaliser un nouveau mandat de coopération internationale comme Conseiller en communication et découvrir à la fois le pays qui me faisait rêver depuis plusieurs années. De nombreuses motivations me poussaient à faire ce déplacement, entre autres l'expérience de la mise en oeuvre de l'Accord de Paix entre le gouvernement et les FARC-EP, la lutte contre les inégalités, la découverte de nouveaux horizons, mais aussi la musique colombienne, la danse, le cinéma et enfin la littérature, avec le désir de partir sur les traces de Gabriel García Márquez, ou "Gabo", l'un de mes auteurs favoris et certainement le plus célèbre dans le style du réalisme magique. 

Au fond, je crois que je partais à la recherche de Macondo et de ses personnages, de la dure réalité politique et sociale de la Colombie, de la chaleur de ses habitants, de la magie pouvant émerger de nouvelles rencontres, du simple quotidien, des interactions dans mon travail et dans mes voyages, au détour d'un paysage, d'un coin de rue ou d'un trajet dans ce vaste territoire. J'étais cependant loin de me douter de l'énorme richesse culturelle de ce pays, même si je m'attendais à une certaine diversité, entre populations autochtones, afrodescendantes, métissées, aux origines espagnoles et autres. 

Quand je me rendis compte que la ville d'origine de García Márquez, Aracataca, se situait près de la côte caribéenne, je me dis qu'il serait certainement intéressant d'y faire un tour. Mais d'après mes lectures et mon entourage colombien, Aracataca n'avait pas grand chose d'intéressant à offrir mis à part un musée en l'honneur de l'auteur, de plus elle n'était pas si proche de la côte et était plutôt connue pour sa chaleur accablante. Par contre, on me conseillait la ville coloniale de Mompox, qui devait refléter davantage l'ambiance de Cent ans de solitude et autres nouvelles se déroulant dans la ville mythique de Macondo. 



Cependant, depuis Bogota il n'est pas si évident de se rendre sur la côte caribéenne, la meilleure option étant d'y aller en avion et de disposer d'un minimum de temps pour découvrir ses nombreux attraits. Au final, pendant cette année j'ai fait ce gros voyage en trois fois, choisissant de me concentrer sur chaque destination et sa région environnante dans chacun de mes déplacements. Mon premier séjour eut pour théâtre Santa Marta et ses environs, à savoir Minca, le Parc naturel du Tayrona et Palomino. Mon second déplacement, sur une longue fin de semaine, se concentra sur la région de La Guajira et ses magnifiques paysages de bout du continent. Et juste avant de conclure ma première année en Colombie, je mis le cap sur Carthagène des Indes, Mompox et Rincón del Mar, village de pêcheurs afrodescendants et ses îles de San Bernardo au large, un coin paradisiaque de plages caribéennes aux eaux turquoises remplies de poissons exotiques.

La magie de García Márquez, je l'ai rencontrée dans tous ces voyages : la joie de vivre des Caribéennes et des Caribéens, la chaleur de toutes ces contrées, la nonchalance ambiante, les rues chargées d'Histoire, de drames politiques et sociaux, le parfum des bougainvilliers, de la mer et de ses fruits, les couleurs des façades, des fleurs et des personnages en tous genres croisés sur mon chemin, etc. Toute cette réalité magique s'est matérialisée devant mes yeux au fil de ces séjours, et lorsque j'eus l'opportunité de me retirer seul sur une plage de Rincón del Mar à la fin du mois de novembre et de cette première année colombienne, c'est comme si toutes les pièces de ce gigantesque puzzle de l'oeuvre de Gabo s'étaient rassemblées dans mon esprit. 

Au commencement, le hasard faisant bien les choses, la Providence voulut que la collègue avec qui je travaillais le plus étroitement au début de mon contrat, Ailin, venait de la côte caribéenne. Peu à peu, cette relation professionnelle s'étendit sur le plan personnel vers une amitié faite de rumbas, d'hallacas* et de randonnées pédestres, qui s'élargit bientôt à la compagnie de sa meilleure amie, Alexandra, également originaire de la côte. Quand Ailin quitta la Colombie début septembre pour rejoindre le Québec, après neuf mois d'amitié, elle me léguait son goût pour la salsa, entre autres pour Joe Arroyo, fameux auteur compositeur et interprète de salsa issu comme elle de Barranquilla**, de multiples savoirs sur son pays, sur les questions de genre et de droits des femmes, quelques mots de vocabulaire caribéen, mais aussi, elle m'avait permis de faire la connaissance de toute sa famille installée à Santa Marta, de ses amies et amis "costeños"*** de Medellín, jusqu'à son arrière-grand-mère rencontrée à Santa Marta, originaire de Mompox pour parfaire le tableau, histoire de me rappeler le personnage d'Ursula dans Cent ans de solitude

Cathédrale de Santa Barbara, à Santa Cruz de Mompox

Petit à petit, dans le quartier populaire de Santa Marta où réside la famille d'Ailin, sur la plage de Taganga où nous avons passé une douce matinée de dimanche en leur compagnie, dans les rues fleuries de Carthagène et celles de Mompox où je déambulais plusieurs jours, dans une barque sur le fleuve Magdalena et au bout du monde dans le désert de La Guajira avec les autochtones Wayúus, dans les villages de pêcheurs du département de Sucre, dans les montagnes de la Sierra Nevada et dans la jungle épaisse du parc naturel du Tayrona, la douceur de vivre caribéenne s'est insinuée en moi, a fait son chemin de pèlerin dans mon esprit de citoyen du monde, patiemment, avec toutes ses nuances et son bagage culturel empruntant à la fois à l'Afrique, aux Espagnols, aux Antilles, aux populations autochtones du coin - Caribes, Tayronas, Wayúus et Zenúes -, jusqu'au Moyen-Orient et que sais-je d'autre. 

À Carthagène, le Musée d'Histoire abrité dans le Palais de l'Inquisition m'en apprit long sur toutes ces cultures, répondant à des questions que je me posais depuis belle lurette, par exemple sur les liens entre les Caribes et les Tayronas, ces derniers étant de la même famille linguistique que les Mayas, alors que les Caribes seraient originaires d'Amazonie, de l'actuel Mato Grosso brésilien, et seraient partis à la conquête de la côte et des îles antillaises, étant un peuple davantage guerrier. De même, le Musée m'indiqua que les esclaves africains apportés sur les bateaux des colons étaient en bonne partie originaires du Nigeria et d'Angola, ce qui est notamment le cas de la population "palenquera", qui vit à San Basilio de Palenque dans le département du Bolívar et dont la langue Palenque provient des langues Kimbundu-Ambundu, encore parlées aujourd'hui dans le nord de la République d'Angola.    

Une autre surprise m'attendait dans la cour du musée, une exposition temporaire de photographies sur Manuel Zapata Olivella, intitulée "El Ekobio Mayor en el lente de Nereo"****, à travers laquelle je fis la connaissance de ce médecin de formation mais aussi historien, anthropologue, essayiste et romancier, l'un des pionniers de la cause des Noirs afro-colombiens. J'y appris notamment que Manuel Zapata Olivella fut une grande source d'inspiration pour Gabo au début de sa carrière littéraire, tant par ses connaissances des cultures du littoral caribéen que par les voyages entrepris ensemble dans les départements du Magdalena et de La Guajira. C'est également lui qui l'introduit au journal El Universal de Carthagène et au brillant rédacteur Clemente Manuel Zabala. Je savais que Gabo avait été influencé par l'écrivain mexicain Juan Rulfo pour créer son univers de réalisme magique, mais je ne savais rien de ces autres sources d'inspiration. Étant passionné par cet auteur et ses écrits, cette expo réussit à piquer ma curiosité à vif. 

Gabriel García Márquez en compagnie de Manuel Zapata Olivella, el "Ekobio Mayor",  dans son appartement à Bogota; photo prise par Nereo López, photo de photo prise par votre humble serviteur (...qui par un processus étrange empruntant au réalisme magique, parvint à se joindre à ces deux personnalités sur cette photo d'une autre époque!)

Toute cette matière première avec laquelle Gabo composa son oeuvre, son "Macondo" et son univers unique en son genre, c'est le mélange de tout cela, la réunion de la fantaisie, de l'imagination et de l'Histoire de la Colombie, de ces populations arrivées sur cette côte de manière plus ou moins volontaire, de leurs racines ancestrales, de cette chaleur humaine et climatique tout comme de la géographie diverse et variée de cette zone du pays. Tout le réalisme et la magie de ses oeuvres sont liées aux destinées et aux bouleversements vécus dans cette partie de la Colombie, tous les codes renfermés dans ces ouvrages trouvent leurs clés ici, et pas juste à Aracataca ou Mompox, mais sur toute la côte caribéenne et son arrière-pays. 

Ceci dit, Mompox reste certainement l'endroit qui s'apparente le plus à l'image que l'on se fait de Macondo au gré des lectures. A Mompox, la population insulaire, mélangée, m'a rappelé les personnages de Macondo vivant à l'écart du reste du pays, son architecture est celle d'une autre époque, qui pourrait être celle de Macondo, bien que plus ancienne du fait de son passé colonial, mais qui procure ce sentiment d'errer dans le temps, d'évoluer de manière distante et autonome par rapport au reste du monde. Sa vie est articulée autour du fleuve Magdalena comme Macondo dépend de sa voie fluviale et de sa ligne de chemin de fer pour pouvoir communiquer avec l'extérieur. Mompox est aussi terriblement étouffante, on y cuit comme dans un four en permanence, ce qui conditionne les mouvements et pousse à la nonchalance. Heureusement, la brise offerte par le fleuve Magdalena vient rafraîchir les berges de cette charmante ville.  

Traversée du fleuve Magdalena entre Mompox et la rive d'en face où se trouve "El Horno", littéralement "le four", qui fut la zone artisanale de Mompox au temps de la colonisation et est désormais habitée par des familles de pêcheurs. 

Avec tous ces voyages, je pense avoir pénétré plus profondément dans l'oeuvre de Gabo, en suivant ses traces, en saisissant davantage les détails culturels évoqués dans ses romans, en évoluant moi-même dans cet univers qui m'a tant émerveillé et donné l'envie de connaître la Colombie, et plus particulièrement la côte caribéenne. Un grand merci à toi Gabo, maître incontesté du réalisme magique, pour m'avoir permis de découvrir toutes ces personnes et ces lieux hauts en couleurs. Enfin, un merci tout spécial à mon amie Ailin pour m'avoir ouvert les portes de sa famille, de ses amitiés caribéennes et de son amour pour son pays natal. 

    
* Les hallacas sont sensiblement la même chose que des tamales, d'après mon expérience guatémaltèque, mais en Colombie, en particulier sur la côte caribéenne, et au Venezuela, on les appelle des "hallacas". 

D'après Wikipedia, le tamal (pluriel : tamales) est une papillote amérindiennne préhispanique (elle aurait plus de 5 000 ans). Le tamal (du náhuatl « tamalli », qui signifie « entouré ») est un nom générique donné à plusieurs plats américains d'origine indigène. Il est généralement cuit à la vapeur,  préparé à partir de pâte de farine de maïs, qui est étalée dans des feuilles d'épi de maïs ou des feuilles de bananier. On ajoute ensuite une farce qui peut être salée (viande, ragoût) ou sucrée (fruits) ; le tout est enveloppé dans la feuille support, puis cuit à la vapeur.

**Écouter "En Barranquilla me quedo" pour se faire une idée du génie qu'est Joe Arroyo!
*** costeños = de la côte caribéenne
**** "L'Ekobio Mayor à travers la lentille de Nereo", l'Ekobio Mayor faisant référence à Manuel Zapata Olivella, et Nereo étant le photographe Nereo López, qui accompagna celui-ci dans de nombreux projets.

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